mercredi 17 septembre 2014

Silence!

Au risque de tomber dans une légère contradiction (parler du silence… mais tais-toi voir!), j’éprouve le besoin de faire partager à mes quelques lecteurs une redécouverte frappante de ces derniers mois. Peu avant Pâques, j’ai fait un séjour d’une semaine à la communauté de Grandchamp. Comme toute expérience monastique, j’avais les séjours à Taizé avec des groupes de jeunes. Expériences inoubliables, certes, mais assez peu contemplatives, il faut bien l’admettre. Cette retraite à Grandchamp, de laquelle je n’attendais pas grand chose, m’a enseigné la leçon du silence. Oui, voilà d’après moi le plus beau cadeau des sœurs en matière de spiritualité aux chrétiens happés par « le monde » : il faut prendre le temps du silence. Silence « extérieur » – c’est-à-dire l’espace et le temps nécessaire pour se retirer du monde et des ses bruits. Mais aussi silence intérieur, beaucoup plus difficile à réaliser, puisque le vrai bruit n’est pas celui de notre environnement, mais les échos qu’il imprime en nous.

Sœur Geneviève, la première prieure de la communauté, exprime ce besoin beaucoup mieux que moi :  « J’ai vu des êtres qui avaient soif de silence et d’un tête-à-tête avec Dieu, dans une intensité bouleversante. Quand nous faisons silence, il se passe de grandes choses. Il semble que, l’un après l’autre, tous les revêtements inutiles tombent, les visages d’emprunt disparaissent, les encombrantes richesses et pauvretés sont déposées. Tous les obstacles que la vie, le bruit, la précipitation nous empêchent de voir et qui, dans le silence, se dressent implacables, immenses, nous isolent de Dieu et de ses enfants. Il faut que nous voyions en face, sans fard, ni ornement, notre âme et notre vie. Et je vous défie de la voir hors du silence devant Dieu. »
Et à Grandchamp comme dans n’importe quelle communauté d’inspiration monastique, on enseigne que toute relation prend racine ou se renouvelle dans le silence devant Dieu. Et cela commence par la relation à soi.

Pour exprimer les choses un peu plus simplementc : entre Dieu et nous, ça va dans les deux sens ! Passer un temps pour Dieu ne revient pas nécessairement à une prière continue. L’écoute silencieuse est tout aussi, voire plus importante. Qu’y a-t-il à écouter, patiemment, sans se laisser troubler par un flot de pensées parasites ?  Nous-mêmes, avec l’aide de la grâce qui nous révèle et nous transforme.

Bon, ça reste assez vague. Et j’ai peur qu’il y ait confusion…
En effet, « ce n’est pas la sincérité, c’est la vérité qui nous délivre. » Rowan Williams, ancien Archevêque de Canterbury, et sacré bon théologien à ses heures, cite cette phrase de Henri de Lubac dans son livre Silence et goût de miel, consacré aux pères et mères du désert. En effet, Dieu seul révèle qui l’on est en vérité.

Mais enfin, direz-vous, quelle est la différence entre vérité et sincérité ? Pour expliquer tout ça, laissez-moi vous parler d’un grand paradoxe de notre société : nous sommes des conformistes individualistes. Nous sommes obsédés par le pouvoir absolu du choix, qui s’applique jusqu’à la religion, tolérable tant qu’elle se présente sous forme d’une palette d’options qu’il est possible de choisir ou de rejeter. Mais, comme le dit Williams, tous ces choix sont orientés et manipulés ! Ils sont soumis aux diktats commerciaux, et s’opèrent dans un panel strictement limité et conditionné. Au comble de l’ironie, l’argument de vente le plus efficace est celui de l’authenticité – ô magie de la publicité, qui vous donne envie de posséder ceci pour « être vous-même », ou parce que cela « vous ressemble ». Et ne parlons même pas des « artistes rebelles anti-système » tant admirés et médiatisés dont l’industrie musicale nous abreuve, et qui financent en millions ledit système.

Le théologien orthodoxe russe Vladimir Lossky différencie l’individu (moi en tant que spécimen humain dans ce qu’il a de plus basique, de plus animal) de la personne (moi en tant qu’être constitué par ses relations). Concrètement : là où l’individu fait des choix, selon ses instincts ou désirs humains, la personne ne choisit pas : elle ne fait que s’affirmer, sans se soucier d’être « authentique », puisqu’elle est à ce point unie à sa vocation qu’elle n’a aucune autre possibilité que d’être ce qu’elle est. En ce sens, Jésus représente la personne aboutie.

Voilà donc où je veux en venir : face à « l’authenticité » que l’on se fabrique (ou qui est fabriquée pour nous), il y a notre vérité, qui relève de ce que nous sommes au plus fondamental de notre être. En silence, on peut laisser la grâce nous la révéler. Mais une fois de plus, je vais citer quelqu’un qui l’a très bien formulé :  « Il est bon de rappeler à tous les chrétiens que leur baptême les destine à la découverte patiente et fidèle de l’œuvre de la grâce en eux. Travailler ensemble à l’accomplissement de cette vocation requiert à la fois une vulnérabilité partagée, rendue possible par la confesssion construite dans la durée, et une qualité de silence qui dénonce nos identités illusoires. »  (Rowan Williams)

En résumé, le silence nous permet de découvrir qui nous sommes, mais que cette découverte n’a pas son origine en nous : elle nous vient de Dieu. Et il est fort probable que la découverte de soi se révèle salvatrice : qui suis-je en vérité ? Quelle est ma vocation dans ce monde ?  A Grandchamp, j’ai vu que ce lent et délicat processus de découverte ne pouvait être instigué que par Dieu. Le faire seul, ou le laisser faire par autrui, s’apparente à de la folie ou du charlatanisme. C’est dans le silence que nous discernons ce qui se cache au-dessous de notre conscience, et c’est dans le silence aussi que nous reconnaissons cette révélation comme n’étant pas de notre fait, mais de celui de la grâce.

(...)



Pour aller plus loin : Rowan Williams, Silence et goût de miel, Le Mont-sur-Lausanne, Ouverture, 2009.
Voir aussi les livres de Daniel Bourguet.