vendredi 11 octobre 2013

Là où est ton trésor...

Vu aujourd'hui sur le site de l'Oratoire du Louvre, à Paris.



Editorial : "Là où est ton trésors, là aussi sera ton coeur" Mt 6,21

Rentrée scolaire, universitaire, ecclésiale ou professionnelle pour les uns ; reprise d’un rythme en phase avec l’activité de la cité pour tous, que l’on en soit acteur ou non, ce verset biblique sonne comme un rappel que là où nous nous investissons, en temps, en énergie, en argent, là est notre vie, de fait. Nous pouvons toujours rêver d’un mode de vie, d’une manière d’être, d’un rapport au monde, au final, là où est notre trésor, là où nous nous impliquons vraiment, là est notre cœur. Nous ne sommes pas tant dans nos projets que dans nos réalisations.

Toutefois, il y a une autre manière de comprendre ce verset : non plus comme un baromètre qui indique les grandes tendances de notre existence, mais comme une perspective qui nous donne un cap possible à suivre : un espace en deçà duquel notre vie n’en est pas encore tout à fait une. Ce verset nous aide à penser notamment la question du bonheur, en rapportant la construction de notre bonheur à ce qui est bon pour nous, à ce qui nous est utile, nécessaire, plutôt qu’en le rapportant à ce que les autres en disent. « Là où est ton trésor » et non celui de ton voisin ou de ton idole. Ta vie commence à partir du moment où tu permets à tes aptitudes, à tes talents de s’épanouir. Tant que tu te fies au trésor des autres, tant que tu t’alignes sur la mode, tu es au mieux une girouette qui donne le sens du vent, au pire une pâle copie, un décalque de la voie dominante qui prend, dès lors, possession de toi et te fond dans la masse anonyme : un parmi la foule qui suit les maîtres des âmes faibles.
Dans ses fragments politiques (OC III, p. 477), Jean-Jacques Rousseau constatait : « il arriva un temps où le sentiment du bonheur devint relatif et où il fallut regarder les autres pour savoir si l’on était heureux soi-même. » Pour Rousseau, il s’agissait de dire que les besoins relatifs ne sont pas des besoins existentiels et encore moins des besoins réels : ce sont des besoins artificiels qui n’existent que par rapport aux autres et qui peuvent provoquer de véritables gaspillages.
En outre, bâtir son bonheur en fonction des autres, c’est entrer dans un processus de rivalité et de compétition qui nous rendra toujours malheureux dans la mesure où nous subirons les assauts incessants de nos envies de posséder ce que l’autre détient. Il y a là une origine à de nombreux conflits d’intérêts voire des guerres. Cette manière d’envisager le bonheur peut aussi faire entrer dans un processus pervers qui consiste à se réjouir des difficultés vécues par les autres : mon bonheur sera d’autant plus intense que ça souffre plus que moi alentour. Dans ce cas, nous cessons d’être heureux en devenant l’esclave de Narcisse et nous cessons d’être encore capables de nous réjouir de ce qui est bien autrement dit d’aimer.
Ce verset nous libère de la tyrannie conformiste et nous autorise à vivre, dès à présent, un véritable bonheur non conditionné par les phénomènes de mode, les regards coercitifs de nos proches, les attentes que nos parents projettent sur nous, l’idée que l’on se fait de l’image qu’il faut donner de soi en telle ou telle circonstance.
Ce verset nous replace devant l’ultime, devant ce qui nous préoccupe de manière fondamentale, l’ultimate concern dont le théologien Paul Tillich écrivait qu’il s’agit de l’Eternel, ce qui nous permet de mener notre existence de manière inconditionnée. Cette exposition personnelle au divin, Rousseau l’exprime dans les Rêveries du promeneur solitaire (OC I, p. 1079) : « En se repliant sur mon âme et en coupant les relations extérieures, en renonçant aux comparaisons et aux préférences il s’est contenté que je fusse bon pour moi ; alors redevenant amour de moi-même, l’amour propre est rentré dans l’ordre de la nature et m’a délivré du joug de l’opinion. » Précisons qu’il ne s’agit pas d’une fuite dans un individualisme forcené, mais d’une autorisation à donner le meilleur de nous-mêmes.

James Woody, Bulletin de l'Oratoire n°792, septembre 2012 (Lien vers la page d'origine)

dimanche 6 octobre 2013

Les Béatitudes, revisitées par Pierre Jacob


Heureux les pauvres,
Pas les fauchés
Mais ceux dont le coeur est libre.

Heureux ceux qui pleurent
Pas ceux qui pleurnichent
Mais ceux qui crient.

Heureux les doux
Pas les mous
Mais les patients et les tolérants.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice
Pas ceux qui braillent
Mais ceux qui luttent.

Heureux les miséricordieux
Pas ceux qui oublient
Mais ceux qui pardonnent.

Heureux les coeurs purs
Pas ceux qui font les anges
Mais ceux dont la vie est transparente.

Heureux les pacifiques
Pas ceux qui éludent les conflits
Mais ceux qui les affrontent.

Heureux les persécutés pour la justice
Non parce qu'ils souffrent
Mais parce qu'ils aiment.


Entendues récemment à un mariage

mardi 1 octobre 2013

Confession de foi


Je crois en Dieu, Père de tous les humains quels qu’ils soient :
Il a créé l’univers et tout ce qui vit,
Il m’a appelé-e par mon nom, il m’a appelé-e à être vivant-e.

Je crois en Jésus-Christ, son Fils, notre Frère :
Né de Marie, il s’est fait solidaire de mon humanité,
Il est venu porter, au plus concret de mon existence, son message de liberté et de pardon,
Il a partagé mes échecs, la souffrance et la mort,
Mais au matin de Pâques, il a montré que rien ne peut faire taire la vie.

Je crois en l’Esprit-Saint,
Il est le souffle qui m’anime jour après jour,
Il transforme les Eglises et les paroisses en constructions de pierres
vivantes, oeuvrant à la paix et à la justice dans le monde.

Amen

N. Rapin, janvier 2013 (inspiré, entre autres, de F. Carrillo)

mardi 10 septembre 2013

Prédication : Habaquq 1,12-2,4 (Matthieu 13,24-32)

Je ne vais pas vous apprendre que l’injustice fait partie intégrante de notre vie à tous. Vous en avez certainement fait personnellement la douloureuse expérience. Sans compter que le monde tel que nous le présentent les journaux est plutôt déprimant: guerres, terrorisme, crise économique, et trahisons politiques en tous genres. Ce défilé continu de mauvaises nouvelles ne nous permet même plus de compatir avec le drame humain qui se joue derrière chacune d’elles.

Je me souviens, il y a quelques années, j’ai entendu une paroissienne dire : « Dans le Symbole des Apôtres, je n’arrive pas à formuler ‘Père Tout-Puissant’. Un Père devrait s’occuper de ses enfants. S’il est Tout Puissant, pourquoi laisse-t-il les uns maltraiter et les autres endurer ? » Cette question, la question du mal ou plus spécialement de l’injustice, n’est pas nouvelle. Bien au contraire. Elle est lancinante tout au long de la Bible. Dans le passage de l’Evangile de Matthieu que vous venez d’entendre, il est évident que les premiers chrétiens se la posaient également : comment se fait-il que nous vivions dans un monde où croissent les mauvaises graines ? Et surtout : que fait-on avec toute cette mauvaise herbe ? 
Certains ont interprété un peu rapidement la promesse du Royaume, comme elle nous est donnée dans la parabole de l’ivraie et du bon grain. Qu’importe si nous souffrons!! Qu’importent les difficultés!! Bientôt, elles ne seront plus qu’un mauvais souvenirs. Car Jésus reviendra bientôt, et tout rentrera dans l’ordre, et nous serons enfin heureux puisque nous le méritons, évidemment. D’ici là, serrons les dents, attendons tranquillement, et surtout, surtout ne faisons pas trop de vagues.
Personnellement, cette réponse à l’injustice ne me satisfait pas. Au contraire, elle me fait désespérer ! De ce point de vue, j’ai l’impression que le mal est une fatalité, que mes actes n’y changeront rien ; en d’autres termes, j’ai l’impression que mon existence n’a aucune valeur ici-bas.

De mon côté, je préfère relire la promesse du Royaume à la lumière du texte d’Habaquq que nous venons d’entendre. 
Dans cet extrait, le prophète prend Dieu à partie, de manière très vive, presque passionnée. Il faut savoir que ce texte fait état d'un contexte difficile : à la fin du 7è siècle avant Jésus-Christ, les Babyloniens prennent possession de tout le Proche-Orient. Les judéens sont donc aux prises avec une armée conquérante, qui amène avec sa suite interminable de malheurs, et qui provoquera, quelques années plus tard, la chute du Royaume de Juda. 
Face à cela, Habaquq dénonce la passivité de Dieu avec des mots très durs : "Toi Seigneur qui as créé l’homme à ton image, vois ce qu’il est devenu : une masse grouillante ! Un tas de poissons ! Est-ce là ton
projet pour ta création ?? Vois ton peuple à la merci de ces envahisseurs ! Est-ce là ton instrument pour nous punir, ces idolâtres qui adorent leurs armes plutôt que de t’adorer toi ??" En fait, Habaquq est perplexe, car tout ce qu’il pensait savoir de Dieu, un Dieu qui viens au secours de son peuple opprimé, un Dieu qui avait un projet pour l’histoire du monde… bref, tout ce en quoi il croyait est mis à mal par ce qu’il voit autour de lui. 
Certes, Habaquq n’est pas le seul, dans l’Ancien Testament, à crier son incompréhension face aux évènements. On peut penser à Job, Jérémie, ou à certains Psaumes, notamment. Mais ce passage en particulier est spécialement intriguant pour deux raisons.

D’abord, l’attitude même d’Habaquq n’est pas celle de la résignation, du fatalisme. Bien au contraire ! Son indignation le conduit à endosser le rôle du prophète-
sentinelle. Tour de garde, gardien, guetteur, il choisit de s’impliquer dans le monde au nom même du Dieu d’Israël. Le prophète guetteur est une expression courante dans l’Ancien Testament : il se place sur une hauteur, pour voir le peuple en son entier, pour voir le danger qui menace ; ainsi, il peut sonner l’alarme, et rappeler à tous ce qu’il a le devoir d’annoncer : revenez au Dieu d’Israël, qui est une aide pour vous. 

Et justement, ce Dieu d’Israël... Au pourquoi d’Habaquq, il donne une réponse plutôt étrange, et a priori, carrément à côté de la question. En effet, il n’offre aucune réponse rationnelle au « pourquoi » du mal. A la place, il ordonne au prophète de graver sa vision. Incompréhensible ? Pas tant que ça ! S’il demande que son projet soit gravé, c’est pour qu’il subsiste un témoin que Dieu l’avait bien promis, au moment où ce projet se réalisera. Il s’agit d’un contrat, en quelque sorte, entre lui et son peuple. 
Mais la réponse serait très incomplète sans la sentence qui a été reprise mainte fois par la tradition : « le juste vivra par sa fidélité ». Vous avez certainement entendu cette formule de nombreuses fois : elle est reprise par Paul, elle est un pilier de la Réforme protestante. Que signifie-t-elle à cet endroit précis ? Il y a un instant, Dieu a rappelé à Habaquq qu’il s’engageait pour les siens ; il rappelle à présent qu’il revient aux hommes de compter sur lui, et même plus, de vivre par lui. La vie de l’homme juste est donc fondée par la fidélité au Dieu juste, et cette fidélité est rendue possible par la certitude que Dieu s’est engagé pour lui.

Ainsi, le silence de Dieu se transforme en une invitation à espérer et à patienter. Le prophète s’en trouve bousculé, et nous avec lui ! Là où nous attendons un dieu bavard, interventionniste et bouche-trou, Dieu, lui, s’échappe, et nous renvoie à nos priorités. Nous ne pouvons donner du sens à l’injustice et au mal que nous subissons ; mais Dieu nous rappelle que cheminer dans la foi, cela signifie aussi que nous n’avons pas d’autre assurance que celle d’avancer dans la confiance. 

Mais est-ce que cela veut dire qu’il bat en brèche l’engagement du prophète pour le monde ? Bien au contraire ! La fait de vivre par la fidélité fonde l’engagement actif. Bien loin de nous enfermer dans un attentisme béat, la fidélité à Dieu suppose une éthique de vie aux prises avec la réalité. En tant qu’Eglise, en tant que paroisse, en tant qu’individu, nous sommes appelés à être des tours de garde, des observateurs critiques, et encore, cela ne suffit pas : nous sommes appelés à nous engager sans relâche pour la justice autour de nous ! 
C’est ainsi que je conçois le Royaume de Dieu : encore à venir, mais pourtant, à cultiver incessamment.

A nous chrétiens, il incombe la tâche de prendre soin du champ en s’accommodant des mauvaises herbes, puisqu'au milieu de l’adversité, nous savons discerner, même dans les gestes les plus minuscules et les paroles les plus insignifiantes, la promesse d’un monde renouvelé.

Amen.

Prédication pour le culte du 27 janvier 2013 à Lutry

Prière d'intercession


Mon Dieu, de tout mon cœur, de toute ma force, en toute confiance et abandon, je me tourne vers toi aujourd’hui,
comme ton enfant, sûr de ton Amour.

Toi qui m’as créé, toi en qui je suis, toi qui es source d’amour en moi,
j’accepte d’être en toi, de vivre de toi, de me confier en toi.

Je refuse le mal et ce qui conduit au mal. Je ne désire que toi et ce qui vient de toi.

Seigneur Jésus Christ, toi en qui je suis créé, toi qui me portes comme ton enfant, viens me chercher, viens me révéler à moi-même, viens me sauver.

Je te remets toute ma personne. Libère en moi ton Esprit Saint, libère en moi la Vie, l’Amour, la Force et la Paix.

Apprends moi l’humilité et la docilité de cœur.
Apprends moi à te connaître et à te suivre.

Seul, je suis faible. Fais moi entrer en ton Peuple,
le Peuple que tu as fondé et que tu habites pour le salut du monde.

Fais-moi travailler à ce que je suis fait pour révéler ton nom et pour te faire connaître. Aide-moi à aimer.

Car, avec tous ceux qui voient aujourd’hui sur cette terre venir le Monde Nouveau, je veux œuvrer à ta venue entière, en mon cœur, dans les autres, et dans le monde.

Amen.

Anonyme (Trouvé dans Vie & Liturgie)

lundi 8 juillet 2013

Prédication : Le Jugement Dernier (Mt 25,31-46)



Le jugement dernier n’a pas bonne presse dans nos Eglises… Et on imagine facilement pourquoi !
Par exemple, lorsqu'arrive la Semaine Sainte, ne répétons-nous pas à Vendredi Saint que Jésus est mort pour nos péchés ? Ne rappelons-nous pas la résurrection le dimanche suivant, chaque année ? Que faire dès lors d’un Jugement dernier… alors que nous avons vécu un événement qui est censé avoir amené le Salut à tous les hommes ??
Pour certains, il vaut mieux ne pas en parler, simplement. Pour d’autres, il faut l’éluder de manière expéditive : « l’idée d’un Dieu qui juge n’est pas en accord avec celle d’un Dieu qui aime. » D’autres encore affirment : « on ira tous au paradis ! » comme ont pu le dire un certain nombre de théologiens, de Jacques Ellul à Michel Polnareff.
Mais selon moi, l’une comme l’autre de ces solutions n’apportent pas de réponse à l’énigme du Jugement de Dieu. Elles ne sont d’aucun secours pour le croyant qui s’interroge.

En effet, face au Jugement dernier, je suis personnellement aux prises avec un paradoxe. Et je suis persuadée de ne pas être la seule.
L’idée d’un Dieu qui punit, d’un Dieu qui abandonne toute une partie des êtres humains (sa propre création !), cette idée-là m’est très difficile. N’est-ce pas ce même Dieu qui a promis de ne plus jamais punir les hommes comme il l’a fait lors du déluge ? N’est-ce pas ce même Dieu qui nous a tant aimé qu’il s’est fait homme ?
Mais d’un autre côté…

D’un autre côté, j’ai besoin de justice!
J’ai besoin de savoir que les crimes qui sont passés sous silence ici-bas sont reconnus auprès de Dieu. Qu’en est-il des victimes des génocides dont les meurtriers ne seront jamais poursuivis, car trop nombreux ? Qu’en est-il de la femme violée, de l’enfant abusé qui se terrent dans le silence et dans la honte ? Qu’en est-il des époux bafoués, des amis trahis, des travailleurs exploités ? Qu’en est-il simplement des blessés du quotidien ?
Oui, j’ai besoin d’un Dieu qui juge. Car porter un jugement, c’est articuler une parole de vérité : ce n’est pas punir un coupable à cause de la liste de ses fautes, mais c’est reconnaître les torts causés à une victime qui en souffre. C’est lui redonner un statut. C’est lui dire : « ce qui t’es arrivé était injuste, et je le sais. » De manière générale, je suis convaincue que le jugement fait partie de la Bonne Nouvelle de Dieu pour nous. Sans lui, l’amour divin perdrait tout son sens.
Mais attention ! On confond souvent Dieu-juge et Dieu-punisseur. Et je pense que le passage de Matthieu que nous venons d’entendre n’est pas tout à fait étranger à cela. C’est vrai qu’on y lit qu’une partie du troupeau est vouée aux châtiments éternels…

Pourtant je pense qu’il est nécessaire de replacer le passage dans un contexte plus large.
Au début du tableau, il est question du Fils de l’Homme, et de son retour en gloire. Le Fils de l’Homme, à cet endroit précis, correspond parfaitement à l’idéologie apocalyptique juive de l’époque : un personnage céleste, transcendant,  il juge pour mieux séparer, et surtout pour mettre de côté.
Mais immédiatement après, un retournement se produit ! Voilà que Jésus s’abaisse plus bas que terre : il s’identifie aux petits. Qui sont-ils ? Matthieu parle des prisonniers, des malades… En somme, ce sont ceux qui, aux  yeux de la société,  manquent d’un petit bout d’humanité. Ce sont ceux dont la vie sociale et même matérielle dépend entièrement d’une personne, n’importe laquelle, qui va bien vouloir leur tendre la main.
Le fait que Jésus s’identifie aux laissés pour compte à cet endroit précis est loin d’être anodin. En effet, dans l’Evangile de Matthieu, la première déclaration qui suit cette description du jugement dernier est une annonce de la Passion, où Jésus s’identifie implicitement, mais très clairement au Fils de l’Homme.  Vu sous cet angle, le personnage du Fils de l’Homme prend un tout autre sens, et notre conception traditionnelle du Dieu juge inatteignable prend un sacré coup dans l’aile. Le Christ nous apprend qu’il est en fait juge et partie : il parlera depuis le banc des plaignants. Il est de leur côté, car il a traversé lui-même leurs souffrances absurdes en mourant sur la Croix.
Personnellement, cela me fait penser aux victimes dont je parlais tout à l’heure : ces personnes qui sont abandonnées et seules avec leur douleur, Jésus-Christ les relève. C’est cela, la première fonction du Jugement : c’est de redonner la parole, à travers le Christ, à ceux qui ont perdu la faculté ou le droit de s’exprimer par eux-mêmes.

Que dire alors des justes et des maudits ?
Tout d’abord, je crois nécessaire de rappeler que l’Evangéliste Matthieu se distingue surtout par sa mise en scène spectaculaire et surtout par sa rhétorique extrêmement tranchée. Il ne faut donc pas négliger la dimension métaphorique et pédagogique de ce texte qui paraît un peu effrayant et violent.
Il me semble en effet qu’il décrit deux tendances qui coexistent au sein de nous-mêmes plutôt que deux groupes de personnes bien définis. Personne ne peut se targuer d’être parfaitement juste, ni parfaitement mauvais. Selon ce que je comprends de Matthieu, nous sommes sans cesse face à un choix dans nos relations humaines : nous pouvons être bâtisseur du Royaume en accueillant même les plus insignifiants, même ceux dont la souffrance nous fait fuir. Ou alors nous pouvons nous conduire comme des « diables », c’est-à-dire littéralement des agents de séparation et d’exclusion.
Quoi qu’il en soit, nous sommes incapables de mesurer l’exacte portée de nos actes au moment où nous agissons, et ce quel que soit le choix que nous fassions (c’est de cela que témoignent les réactions des justes et des maudits dans notre passage : « mais quand t’avons nous fait cela ? »). Il s’agit de la deuxième fonction du Jugement : il existe pour nous éclairer sur nos actes, sur l’incidence que nous avons dans le monde et dans le projet de Dieu.
Plutôt qu’un Jugement qui interviendra à la fin de l’Histoire, je préfère voir ici le rappel permanent de Dieu qui nous affirme à quel point nous sommes responsables dans les relations que nous entretenons avec nos semblables et vis-à-vis du Royaume que nous construisons : Matthieu nous le dit à sa manière (tranchée) : 2 chemins s’ouvrent à nous : l’un vers le Royaume, et l’autre vers un monde de solitude, de détresse et de conflits.


Non, je ne crois pas que l’idée d’un Dieu qui juge est incompatible avec celle de la grâce et de l’amour infinis. Elle le serait avec la conception d’un Dieu tout sucre-tout miel, un Dieu sympa et bon copain ; mais pourrait-on alors parler d’amour véritable envers tous, spécialement envers les victimes que nous sommes tous à un moment ou à un autre ? Serait-ce là un amour juste ?
Bien au contraire. Dieu, par son jugement, nous offre une parole qui nous relève et qui met des mots sur notre souffrance ; il nous offre une parole qui nous révèle à nous-même dans ce que nous avons de plus lumineux et de plus sombre. Dans tous les cas, le jugement, par son existence même, témoigne qu’aux yeux de Dieu, nous avons une place à tenir ici et maintenant, même si nous ne le soupçonnons souvent pas.
Chers frères et sœurs, je suis convaincue que le jugement est une parole qui nous dit inlassablement : « qui que tu sois, quoi que tu fasses, quel que soit le mal que tu as subi, tu comptes ! »

Amen.

Prédication pour le culte du 14 avril 2013 à Belmont

Pour aller plus loin : 
André Herren, Le jugement dernier en procès, éd. Ouverture, 2012.
Marie Balmary, Daniel Marguerat, Nous irons tous au paradis, Albin Michel, 2012.