lundi 18 juillet 2016

Nausée

Depuis trois jours, j’ai une persistante envie de vomir. Je prends peut-être la situation de notre monde trop à cœur, me direz-vous.
Peut-être.
Mais je ne peux pas faire autrement. Une fois de plus, j’ai été profondément choquée que l’on puisse massacrer des gens, comme ça, au hasard, dans la rue. L’attentat de Nice me tord les tripes, et même (j’ai honte de le dire) plus que les autres attentats récents de Bagdad et d’Istanbul, parce que c’est un lieu connu et que c’est arrivé tout près de moi. J’ai pensé : « Salut à toi, haine aveugle et meurtrière, entre, installe-toi, fais comme chez toi. »

Avec quelques jours de recul, je me suis souvenue qu’elle ne nous est pas si étrangère que ça, cette haine. Ces dernières années, j’ai lu sur internet des choses (discours idéologiques ou confrontations anecdotiques) que je ne pensais jamais voir sur la place publique. L’adolescente que j’ai été, durablement marquée par la Shoah mais persuadée de la capacité de mémoire de l’être humain, écarquille des yeux horrifiés devant les nombreux sites, blogs ou pages Facebook qui répandent leur fumier de caricatures antisémites et d’attaques racistes. Et devant le nombre effarant de personnes complaisantes voire enthousiastes qui adhèrent à leur contenu.
Que dire encore de la violence aujourd'hui ordinaire des internautes les uns envers les autres, protégés par leur écran et l’anonymat relatif du web ? Dans cette société parallèle, régie par ses propres règles, le droit à la parole supplée le respect élémentaire de la personne humaine. Je le sais suffisamment pour être moi-même tombée dans ce travers à plusieurs reprises.

Je ne suis pas assez naïve pour croire qu’internet est à la source du mal, et je n’oublie pas qu’il s’agit aussi d’une très belle opportunité. Les moyens de communication libres et immédiats ne font que révéler et diffuser à large échelle une facette de l’espèce humaine qui a toujours existé : il n’est pas naturel pour nous de respecter celui qui est différent.
Daesh est une machine cruelle et méprisable qui encourage et pare de toutes les vertus l'instinct de mort qui se tapit au fond de chacun de nous. Ce faisant, ils anéantissent les efforts de tous ceux qui, en bâtissant les civilisations, ont mis au centre la vie humaine. Mais ce monstre grotesque n’est que l’aboutissement d’un processus dans lequel nous sommes tous engagés.
J’ai envie de vomir, non seulement à cause des attentats, mais aussi pour ce que l’on en a fait et ce que l’on va probablement continuer à en faire. Je suis furieuse contre les médias qui jouent avec notre curiosité malsaine du sang et de la souffrance, diffusant des images gores, interviewant sans complexe un homme traumatisé à côté du cadavre de son épouse qui vient de mourir écrasée. Je suis dégoûtée par les réactions épidermiques et émotionnelles de tant de citoyens criant vengeance. Je suis révoltée par la récupération indigne des politiciens de France et d’ailleurs, qui soufflent sur les braises de la rancune et fragilisent la solidarité de notre communauté humaine, au profit de leur seul pouvoir. Où est le respect de l’autre dans tout cela ? Où est le respect de la vie ?

Je désespère en voyant un monde de plus en plus polarisé, où la modération est perçue comme une tare et le dialogue comme un manque de conviction. Dans ce contexte, les actes de terrorisme creusent les fossés davantage. Non seulement par la peur qu’ils distillent, mais aussi parce qu’ils semblent légitimer, pour les extrémistes de tous crins, des dérogations aux droits fondamentaux, notamment à l’encontre des bourreaux, et à tous ceux qui, selon leur point de vue, leur ressemblent. Implacable engrenage de la violence, qui réduit à néant la valeur de la vie humaine.
Et qu’est-ce qui nous permettra de discerner nos torts ? Dans un monde occidental où la notion de morale est taboue, il devient difficile de mesurer la portée de nos actes. Chacun choisit ses valeurs? La belle affaire ! Les uns tuent pour une cause religieuse, et cela leur paraît juste. Les autres veulent leur tête en représailles sans autre forme de jugement, et cela leur paraît juste. De tout côté, c'est la mort qui crie le plus fort. Je n'ai pas de solution miracle, mais il me manque une autre voix dans ce que j'entends au quotidien.

Et moi, là au-milieu ? Je suis submergée par mon immense, ma dévorante colère. Mais j’essaie aussi de la mettre au service de ma foi – à l’inverse de la droite conservatrice qui, à l’aide de prétendues valeurs judéo-chrétiennes, justifie une xénophobie viscérale. Moi, je veux me souvenir que Jésus-Christ n’a enfermé personne dans un courant religieux ou une classe sociale, qu’il a rencontré chaque individu personnellement au cœur de son humanité, et surtout... qu’il a pardonné à tous ses bourreaux du haut de sa croix. Comment prendre de haut les non-chrétiens, les « mécréants », si le christianisme n’est vrai que quand il est humble et au service de tous ? Comment appeler à la vengeance et au jugement si le pardon et l’espérance sont au cœur du message du Christ ?
Je prie pour m’en souvenir, car il m’est difficile de rester lucide, honnête dans ma foi et dans mon regard sur autrui alors que je suis continuellement tentée de condamner sans appel. Le dernier livre de la Bible, l’Apocalypse, promet que le mal sera vaincu par l’agneau immolé. Le christianisme parle certes de la mort, « mais c’est pour dire que si elle aussi parle, et tout le temps, et très fort, le dernier mot lui a été enlevé. »
Cependant... Même s’il est vrai que le Christ a prédit aux siens la souffrance et la violence, le temps paraît long à ceux qui persistent à espérer.

samedi 5 décembre 2015

La douleur... et après?

Marc Chagall, "Souffrance de Jérémie"

Remarque : Cet article est probablement le plus personnel que je publierai jamais, mais je vous rassure, je ne veux pas m’épancher sur mes déconvenues. Cependant, en ouvrant ce blog, je me suis engagée à témoigner de ma foi, interrogée par ma raison... et par mon parcours de vie. Ma démarche, ici, consiste davantage à ouvrir des questionnements qui touchent de nombreuses personnes, sans doute plus intensément et plus violemment que je n’aurai jamais à le vivre.

Ces derniers mois, alors que j’avais promis d’écrire encore quelques articles sur mes études de théologie, j’ai été stoppée. Brutalement. Et hélas ! pas seulement dans mes activités de blogueuse du dimanche.
A la fin du printemps, j’ai été atteinte d’un mal généralement assez ennuyeux : une hernie discale. Beaucoup de gens en souffrent au moins une fois dans leur vie, c’est presque toujours bénin et on n’en meurt pas. Forte de ces idées, je me suis résignée à traverser la maladie lorsqu’elle s’est déclarée – c’était en outre la deuxième fois que cette hernie faisait des siennes et j’avais supporté la première salve sans trop de peine. Mais la douleur a été plus importante et plus handicapante que je ne l’avais imaginé. Les analgésiques ne m’aidaient pas toujours, aucune position ne me soulageait, bref, je ne pouvais pas vraiment y échapper : j’avais mal, très mal, de jour comme de nuit. Après plusieurs semaines et une amélioration, j’ai connu une récidive, plus violente encore. Et le bal a commencé : IRM, rapport radiologique plein de superlatifs, inquiétude du médecin, doses massives de médicaments agressifs qui me mettent à genoux, repos forcé, traitements ciblés au centre d’antalgie du CHUV... Malgré tout cela, la douleur revient toujours. Six longs mois et quelques frayeurs plus tard, je me prépare à me faire opérer, à l’âge de vingt-quatre ans, d’une grave hernie discale lombaire qui m’aura proprement pourri la vie.
Comme je le disais, d’autres sont bien plus à plaindre que moi. Lorsque mes ennuis ont commencé, j’étais aumônier stagiaire au CHUV, où j’ai rencontré de nombreuses personnes hospitalisées parfois depuis longtemps, souffrantes, souvent anxieuses. Certaines d’entre elles étaient en fin de vie. Peu après que j’ai mis fin au stage prématurément, ne pouvant plus travailler, un de mes proches est décédé dans ce même hôpital d’une brève mais pénible maladie.

Si je dois admettre que je m’en serais volontiers passée, cette histoire m’a au moins permis de comprendre, assez modestement et sur une courte durée, ce que signifient la souffrance, l’impuissance et l’angoisse. Si seulement cela m’était arrivé à un autre moment ! Mais il a fallu que je m’effondre alors même que je finissais mes études, et que j’envisageais d’entamer une vie professionnelle qui semblait enfin s’arranger pour le mieux. Au seuil de ma vie d’adulte, j’ai vu mon corps m’empêcher de mener à bien mes projets. Une faiblesse insupportable m’a mise en échec. Puis tant d’incertitudes en ont découlé : Comment dois-je comprendre cette casse, sachant que l’on souffre souvent du dos lorsque l’on en a, justement, « plein le dos » ? Qu’y a-t-il à repenser dans ma vie ? Suis-je à ce point vulnérable ? Et que vais-je faire, maintenant ?


L’avenir viendra bien assez tôt. Pour l’instant, je peux tenter de faire de la théologie à partir de ce que j’ai vécu, pensé, lu et médité. Quatre messages sont écrits. Vous les trouverez ici pour ce temps de l’Avent. Plus qu’une réponse à ma propre situation, ces textes sont un témoignage de tendresse pour tous ceux que j’ai côtoyés ces derniers temps et qui m’ont tant marqué, par la manière dont ils portent le fardeau qui leur pèse, et parce qu’ils donnent à l’humanité une autre dimension.

dimanche 31 mai 2015

Moi, Noriane, étudiante en théologie (1ère partie) : Maman, papa, je veux faire de la théol'!

Ces temps-ci, à chaque coup d'oeil au calendrier, je déprime. Parce que cette année, et selon toutes vraisemblances, je termine mes études de théologie. 
Outre le fait qu'elles ont passé à une vitesse effrayante (à ce rythme-là, je me retrouverai après-demain à la retraite et je n'aurai rien vu venir), ces 6 années auront été un temps à part dans ma vie. On change énormément entre 18 et 24 ans, et cette escale universitaire aura été déterminante dans mon parcours. Mon apprentissage du métier de théologienne, le moment où j'ai commencé à découvrir (ou admettre...) quelles étaient mes intérêts, mes idées, mes opinions, mais aussi mes blocages, mes peurs, mes incertitudes : tout ça, c'est mes études. 
Au cas où vous n'auriez pas cru la première phrase de cet article, le ton larmoyant des dernières lignes aura fini de vous convaincre... Bref, quitte à déprimer, autant en faire quelque chose de constructif. Enfin, essayons.

Si je dois revenir sur mon expérience d'étudiante en théologie, je crois qu'il faut d'abord que je m'arrête quelques lignes sur les réactions de mon entourage, proche ou beaucoup moins proche, lorsque j'ai annoncé ce que j'allais étudier à l'uni. Comme vous pourrez en juger par vous-mêmes, certaines valent carrément le détour...

Dans un premier round, laissez-moi vous présenter les croyants, les engagés, et les... comment dire... pas tièdes pour un sou. Inquiétude première (mais à des degrés différents) pour tous ces gens : la théologie est un chemin périlleux, voire pire : il mène on ne sait où!

"Il n'y a pas d'avenir dans le pastorat. Qu'est-ce que tu vas deveniiiir?" 
(Je ne compte même plus le nombre de fois où l'on m'a regardée d'un air apitoyé, la larmichette à l'oeil, quand j'annonçais ce que je faisais de ma vie dans les lieux d'Eglise. Ou comment avoir l'impression d'être un soldat partant à la guerre...) 

"Les théologiens sont stigmatisés dans les milieux universitaires" 
(bon, il y a un peu de vrai, mais je n'ai jamais dû fuir l'Anthropole poursuivie par une foule de philosophes analytiques écumant de rages, fourches et torches à la main, réclamant la mise à mort immédiate de celle qui a osé prononcer LE mot interdit "Dieu".)

"Les théologiens ne sont plus des théologiens de toute façon" 
(Ah. Je veux des noms et des exemples. Et la définition de "théologien", pendant qu'on y est.)

"On perd sa foi en théologie, c'est une usine à vilains athées militants qui se déguisent en libéraux, n'écoute surtout pas ce qu'on va te dire, etc, etc."  
(Ah bah moi ça va plutôt bien, mais merci de vous inquiéter, hein!)

Dans un deuxième round, voici le groupe de tous les autres, soit ceux qui ne s'intéressent pas au christianisme et encore moins à la théologie. Le problème, c'est que dans ce groupe il n'y a pas que des gentils indifférents, il y a aussi des ignorants qui s'affichent et qui militent. Extraits choisis.

"Théologie? Mais tu vas devenir nonne, alors?"
(... Ça, c'est pas ma propre expérience, mais il fallait absolument que je le mentionne!)

"Tu vas faire théologie?... Ah voilà." 
(De la part de certains amis et précédant une longue période de silence-radio. Pour certains, la théologie doit ressembler à une maladie virale, spécialement moche et très contagieuse. Il faut les comprendre, les pauvres, c'est effrayant de risquer de remettre en question ses idées préconçues sur les gens qui croient en Dieu, qui font partie de l'Eglise et qui persistent dans leur bigoterie jusqu'à y consacrer tout ou partie de leur temps. Si tout à coup on découvrait qu'ils pouvaient être ouverts d'esprit et capables d'un raisonnement cohérent, mais où irai-t-on, je vous le demande!)

"Mais en fait, j'ai été une fois dans un cours d'intro de théologie, et j'ai pas compris du tout en fait. Parce qu'en fait le prof il était trop... tu vois quoi, théologique, en fait." 
(Emanant d'une étudiante de SSP. Après avoir creusé un peu, j'ai découvert que les motifs de son incompréhension étaient qu'il y avait trop de références à la Bible – très étonnant dans un cours de Nouveau Testament – ainsi qu'aux principaux théologiens. Sachant que, globalement, les enseignements sont plutôt compréhensibles pour les théologiens de 1ère année pas forcément issus des milieux ecclésiaux, on peut imaginer les deux hypothèses suivantes : soit les théologiens sont tous surdoués et/ou initiés aux mystères de leurs enseignement par le Saint Esprit avant même de commencer, soit il y a un sérieux problème de blocage psychologique chez les membres des autres facultés nécessitant une thérapie d'urgence.)

"La théologie n'a pas sa place à l'université!!!" 
(Et ça, en général, ça vient de ceux qui n'ont pas une traître idée de ce qu'est réellement cette affreuse bête à pattes. On peut bien sûr se poser des questions sur la difficulté des théologiens à se dire eux-mêmes, néanmoins... Juger sans connaître alors que l'on fait partie de l'élite intellectuelle, c'est un poil trop émotionnel pour être sérieux, ça!)

Je prends ma revanche, certes. Je suis un peu méchante et gratuite, c'est vrai. Mais je voudrais souligner que dès les débuts, un étudiant en théologie collectionne les idées reçues et des reproches parfaitement contradictoires. Personnellement, je pourrais en ouvrir une boutique. Mais si vous pensez que je me plains, détrompez-vous : nous ne sommes pas des victimes! Je crois que cette situation est simplement symptomatique d'un gouffre entre l'Eglise, les institutions chrétiennes, la foi et le monde alentour, académique, politique, social,... "adulte" dans le sens d'autonome. Nous devons satisfaire à certaines attentes des deux bords, ce qui nous mets parfois dans une situation inconfortable. Mais c'est aussi parce que nous nous tenons entre-deux que nous sommes une chance!

Parce que oui, moi, j'ai aimé étudier la théologie. Non seulement j'ai découvert une tradition fascinante, mais aussi j'ai appris à avoir un regard unique sur le monde qui m'entoure. Les théologiens sont appelés à avoir une approche critique des idées et de la foi – parce que nous sommes un peu historiens, philosophes, linguistes, parce que nous détenons une palette d'outils intellectuels et culturels ô combien précieux.

Ces prochaines semaines, je publierai quelques réflexions sur ce que j'ai appris et sur la pertinence que je pense avoir en tant que jeune pousse de théologienne dans l'Eglise et dans notre monde d'aujourd'hui. Alors si ça vous titille... revenez me voir!

mercredi 24 décembre 2014

Noël qui rassemble

Comme la musique transmet l'essentiel bien mieux que les mots, voici celle d'un culte luthérien du matin de Noël, telle qu'il aurait pu être célébré en 1620. Cette pièce me touche par sa beauté et la joie très baroque qu'elle transmet. Le compositeur, Praetorius, a également arrangé des morceaux très anciens, datant Moyen-Âge, et beaucoup d'entre eux sont encore chantés dans nos temples et nos églises. La fête de Noël a gardé un esprit qui rassemble à travers les âges, mais aussi malgré les frontières géographiques et confessionnelles. Le plus admirable dans tout ça, c'est qu'il ne s'agit pas d'un beau discours ou d'une chimère : c'est une réalité. 
Joyeux Noël!


Voyez!

Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez! (Luc 10,23)

Certes, Jésus dit à Thomas « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ! », mais n’invite-t-il pas aussi ses disciples à être des lampes pour éclairer toute la maison ? Ne dit-il pas de leurs œuvres que c’est grâce à elles que les autres hommes rendront gloire au Père ?
Il est évident que nous avons besoin de voir. Pareils à des nourrissons découvrant le monde, nous assimilons les réalités alentour en prenant connaissance des images. Nous croyons qu’elles existent parce que nous les voyons. Sans la possibilité d’appréhender le monde et de s’y fier, seuls subsistent le néant et l’obscurité.
Il en va de même avec la longue relation d’amour entre Dieu et les humains : il s’est rendu visible à nos yeux en prenant chair, afin que notre espérance puisse s’ancrer solidement dans l’histoire. Et aujourd’hui encore, Dieu se laisse toujours entrevoir par des signes, que pour d’autres nous sommes parfois nous-mêmes. Les petites lumières existent, discrètes, au bord du chemin : il s’agit pour nous de regarder mieux pour les laisser nous éclairer.

lundi 22 décembre 2014

Ange

L’ange leur dit : Ne craignez pas ! Car je viens vous annoncer une bonne nouvelle… (Luc 2,10)

C’est le messager, l’heureux messager, l’attendu, le bienvenu. L’ange n’est point vieux, l’ange n’est point savant. Simplement, il vient annoncer des temps nouveaux. L’ange ne juge point, l’ange ne pardonne point ; il donne avec bonheur. Ce qu’il apporte n’est pas une preuve, c’est une nouvelle. « Ce n’est pas ainsi, dit-il aussi simplement que s’il rajustait votre chevelure. Vous n’êtes pas damné, vous n’êtes pas triste, vous n’êtes pas inutile, vous n’êtes pas sans courage. Je vous le dis parce que je le sais et, vous, vous êtes mal informé. » L’ange ne discute pas…

Alain (Définitions)

dimanche 21 décembre 2014

Quatrième dimanche de l'Avent

Rembrandt "Annonciation"

Le roi David dit au prophète Nathan: «Vois donc! J’habite dans une maison en cèdre, tandis que l’arche de Dieu est installée au milieu d’une tente.» Nathan répondit au roi: «Vas-y, fais tout ce que tu as dans le cœur, car l’Eternel est avec toi.» La nuit suivante, la parole de l’Eternel fut adressée à Nathan: «Va annoncer à mon serviteur David: ‘Voici ce que dit l’Eternel: Est-ce à toi de me construire une maison pour que j’y habite ? L’Eternel t’annonce qu’il va te faire lui-même une maison : quand ta vie prendra fin et que tu seras couché avec tes ancêtres, je ferai surgir après toi ton descendant, celui qui sera issu de toi, et j’affermirai son règne.’ » (2 Samuel 7,2-5.11-12)

Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, chez une vierge fiancée à un homme de la famille de David, appelé Joseph. Le nom de la vierge était Marie. L’ange entra chez elle et dit: «Je te salue, toi à qui une grâce a été faite, le Seigneur est avec toi. Tu es bénie parmi les femmes.» Troublée par cette parole, Marie se demandait ce que pouvait signifier une telle salutation. L’ange lui dit: «N’aie pas peur, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu seras enceinte. Tu mettras au monde un fils et tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé Fils du Très-haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son ancêtre. Il régnera sur la famille de Jacob éternellement, son règne n’aura pas de fin.»  (Luc 1,26-33)

Décidément, la logique de Dieu est décoiffante.
A l’apogée de son règne et après avoir triomphé de tous ses ennemis, David veut simplement montrer sa gratitude : construire une maison à Dieu, un superbe temple fonctionnel et cosy, cela s’appelle lui rendre un sacré service, n’est-ce pas ? Et puis il faut bien admettre aussi qu’adorer un Dieu sans domicile fixe ne fait pas très sérieux vis-à-vis des royaumes voisins. Sans compter qu’il est toujours utile de loger Dieu dans un lieu suffisamment proche où il restera à coup sûr : on n’est jamais trop prudent!
Mais non. Dieu explique patiemment au roi, par l’intermédiaire du prophète Nathan, que ce n’est pas à l’homme de faire des projets pour Dieu, et que les maisons de pierres ne l’intéressent pas. Il promet de construire lui-même une « maison », qui signifie aussi « dynastie » en langue hébraïque : le descendant de David règnera après lui pour toujours. Sauf que... l’histoire n’a pas vraiment donné suite à cette promesse : la dynastie se disloque, le royaume est envahi, le Temple est détruit une fois et, plusieurs siècles plus tard, le peuple attend encore ce Fils de David qui tarde quelque peu à se montrer. 

C’est à ce moment là qu’une jeune fille nommée Marie reçoit une visite inattendue. Marie, pour dire les choses brièvement, n’est pas une personne importante. Femme modeste, même pas encore mariée, elle n’a ni pouvoir, ni argent, ni expérience à faire valoir. Et voilà qu’un ange vient lui annoncer que c’est elle qui mettra au monde l’héritier du trône de David, alors que cette prophétie, proclamée des siècles auparavant, a été jusque là démentie. Et ce en dépit des efforts des puissants rois davidiques !

Vraiment, la logique de Dieu n’est pas la nôtre.
En refusant le Temple que lui offre David, Dieu rappelle que son œuvre à lui, depuis des générations, est faite de pierre vivantes et non de de briques. Les civilisations successives montrent, en laissant leur ruines derrière elles, que rien n’est jamais éternel : les édifices les plus spectaculaires finissent tous un jour par s’écrouler, et par ne refléter plus qu’une gloire passée. Plutôt qu’avec des cailloux, Dieu préfère construire grâce à l’homme vivant et à sa fidélité. D’ailleurs, il se moque bien du spectaculaire : quand il veut accomplir sa promesse et affirmer sa présence dans notre histoire, ce n’est pas le Temple de Jérusalem qu’il choisit, mais les entrailles d’une humble servante.
Il revient à nous autres chrétiens de devenir, à notre tour, des pierres vivantes du grand édifice qu’est la maison de Dieu : comme David et Nathan, comprendre qu’en dehors de la relation passionnelle et obstinée de Dieu avec les siens, tout est secondaire ; comme Marie, oser dire oui à la naissance de Dieu en nous.